Les casiers de Jaguel

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Depuis 28 ans, l’un de nos cousins, Didier de La Marnierre, écrit un conte pour Noël. Certains de ses contes ont été édités. Voici le conte de Noël 2016…

Au temps des buées de nuit1, érusseries de chanvre2 et cuiseries de pommé3 qui occupaient les soirées devant l’âtre fumant, et il ne fumait que trop, un roulant passait parfois, ce genre de conteur s’offrant à divertir les veillées de mille historiettes bien gallaises, les unes connues comme ressassées depuis des lustres, les peûrées4 à Ankou notamment, les autres abandonnées au génie et l’imagination du disou que ses longues marches quotidiennes inspiraient sans fin ni limite.

Sa large chapelée noire à la main, il avait simplement hocqué à la porte entrouverte : la porte était toujours maintenue bâillante par un balai de boulas en travers, parce que la cheminée bretonne, victime d’un conduit en sifflet jusqu’à sa souche, enfumait la salle commune ; l’huis n’était clos que la nuit, la braise seulement maintenue jusqu’à matin sous la cendre, ou lorsqu’on veillait un mort de la maisonnée, feu éteint, horloge arrêtée.

Bienvenue au conteur

Heureux du divertissement espéré, on accueillait toujours cordialement le conteur de route, quoi qu’avec un peu de méfiance si ce n’était un simple pillotou5 ou autre colporteur des campagnes, de crainte qu’il fut jeteu de sort. Invité dès les salutations d’usage à s’installer au centre de la salle sur un berchet6, son bissac au côté, on le rassasiait à ventre saoul d’une écuelle de soupe farinée de châtaigne, trempée d’une pièce de lard si le charnier se trouvait riche et accompagnée d’une beurrée juste tranchée de la fériole7 ; le tout arrosé d’une bolée de cidre à la clé, qu’on ne manquera pas de renouveler si le conteur est bon.

Il va sans dire que si la garçaille8 n’était pas encore cutée dans le lit clos, quoique déjà rincée au chantepleure gouttant à la pompe de la cour, le visiteur participait à la prière familiale conduite par le père, en ce temps où il n’y avait en Bretagne que des chrétiens, bons ou mauvais. Puis, la maîtresse ranimait la flambée de trois pognées de ferluches9, installait son ouvrage sur son devantier, le père se posait dans l’âtre sur son bancel et, si nécessaire, donnait un coup de sabot à rejoindre les bûches à bout touchant pour maintenir la flamme, mais point trop. Bref, chacun placé à son habitude prenait sa nuitée de travail selon son affaire : pluche de légumes, filerie, tirement de linge, triage de baies, ravaudage, façon de manche d’outil – d’un bâton qu’on nomme « hachot » –, etc.

Alors, le roulant pouvait commencer de dire. Oui, dire tout simplement, ce qui signifie narrer ce qu’il a envie de raconter et rien d’autre, car ce libre professionnel est fort jaloux de son talent.

A Saint-Jacut

Ce soir-là de décembre, Saint-Jacut ne se remet pas encore d’une semaine venteuse à décoiffer les aubettes10, les pluies rinçant le pavé presque tout le jour sans compter la nuit, le soleil oublieux d’éclairer les pauvres hommes, en sorte que les âmes en peine n’étaient point remuées de franche gaieté. Or, c’est son travail au disou de sentir l’humeur de l’hôtie où il s’invite, se garder des histoires d’Ankou et de moribonds, si les têtes sont ventées de soucis et tracasseries.

Avant le grand récit qu’il n’a pas manqué de se remémorer sur la route, comme une répétition générale, la vérification que tout s’enchaîne à point, il évoque tous les potins récemment glanés sur son chemin et dont ses auditeurs sont si friands, faute de gazettes. Non-pas des échos de Saint-Jacut puisqu’on y est, ni des trop proches Trégon ou Ploubalay mais tirés d’endroits plus éloignés, donc déjà exotiques : Plancoët, Dinan, Matignon, Corseul, voire Vitré, Ploërmel ou Fougères, parce que les tournées du grand marcheur, réelles ou fictives, sont sans limites, elles franchissent même les frontières. Et le contou ayant épuisé ces hors d’œuvre attaque enfin le principal de son propos.

D’usage perdu dans la nuit des temps, le conteur de veillée commence son récit par une invariable formule : « Cric-crac ! Sabot ! Cuiller à pot ! Soulier de Dieppe ! Marche avec ! » ; ou, encore plus fréquemment : « Cric-crac ! Marche aujourd’hui, marche demain, à force de marcher on fait beaucoup de chemin ! ». Refrain repris en respiration de sa narration pour reposer son auditoire.

« Mon histoire, véridique comme bien vous pensez, est arrivée à un pauvre jaguen que votre âge ne vous permet pas d’avoir connu, d’autant plus qu’il se montrait assez peu et n’avait laissé aucun souvenir à ses contemporains, en dehors des exploits extraordinaires dont il se vantait. Jaguel prétendait avoir exercé tous les métiers qui lui avaient évidemment laissé une immense expérience en presque tous domaines : ainsi, il avait été jeune pâtour11 mais un simple agneau l’apeurait ; marin, on ne le vit jamais avironer houle ni banche ; essarteur, il prenait osier pour châtaigner ; colporteur, il était incapable de tracer chemin d’un bourg à un autre ; charron, il n’eût pas distingué un postier breton d’un bidet ; pêcheur, il annonçait de gigantesques proies inconnues des poissonniers.

Il était comme cela Jaguel, rétif aux vérités ordinaires, s’inventant des aventures et des talents que le seul bon sens démentait. Au point que les habitués du café de la place – aujourd’hui de Landouar – haussaient l’épaule aux récits de ses prodiges, sans même les honorer des ricanements qu’ils méritaient.

Mais Jaguel, incapable de mesure, insensible à l’extravagance, persistait à évoquer ses héroïques vertus, insistant sur ses prouesses tant de chasse que de pêche, ce qui agaçait les véridiques pêcheurs et vrais chasseurs de Saint-Jacut qui ne croyaient nullement, pour exemples, qu’il eût pris d’une seule relevée douze homards dans son casier, tué d’une unique cartouche trois bécasses demeurées en ligne comme des grues en migration, ou encore mis au carnier, en deux coups de feu seulement, un lièvre et sa hase outre un brocard et un sanglier qui se promenaient curieusement ensemble. Dans le commencement de ses hâbleries, on n’avait pas manqué de lui en réclamer des preuves, si vainement qu’on y renonça.

Marche avec !

Les Ebihens

La compagnie du zinc débattit, un beau jour de décembre, de la leçon qu’on pourrait infliger au fatigant prétentieux, opportunément absent du caboulot de la vieille Félie ce soir-là. On mit longtemps à s’accorder sur un scénario point trop compliqué mais suffisamment extraordinaire et l’on arrêta enfin de préparer un tour, profitant de ce que le Jaguel irait en toute certitude relever le lendemain, vingt-quatre décembre à marée, les deux casiers qu’il mouillait à l’orient des Ebihens.

L’un des conjurés se chargea d’aller trouver leur victime chez lui, à la Noé, pour l’inviter à une fête organisée après la messe du soir dans leur buvette accoutumée, lui suggérant d’y apporter, parce que nous étions à Noël tout de même ! le fruit de sa pêche… sans aucun doute mirifique. Vieux célibataire un peu simplet, bignet comme on dit ici, Jaguel accepta d’enthousiasme sans voir malice à l’incongruité d’être convié de la sorte, un tel jour et dans de telles circonstances. Bien-sûr, on n’oublia pas de mettre Félie, la tenancière, dans le complot.

Cric-crac ! Sabot ! Cuiller à pot ! Soulier de Dieppe ! Marche avec !

À cette époque reculée, monsieur le recteur de Saint-Jacut disait assez tôt, sans fioritures excessives, la messe de Noël autrefois invariablement fixée à minuit ; les ouailles attachées au vieil usage pouvaient aller à Ploubalay entendre la messe tardive, pas encore modernisée en crèche « vivante » pleine de moutons autour d’un âne grison et d’une vache faisant le bœuf. L’important, c’est que la marée laissait à deux des compères le temps d’aller s’occuper des casiers avant leur relève par la victime.

Les deux bonshommes délaissèrent les rochers glissants du Chevet pour embarquer sur la Plage des Prêtres, dans le souci d’éviter de se rompre le cou et d’atteindre plus discrètement les nassaux du Jaguel. La lune donnait suffisamment de clair pour tirer les casiers dont on jeta les quelques brigots, grapillons, minards et margates12, avant de les garnir bien autrement. Contre les vagues et le vent qui brouillaient la vue du donjon de la grande Ebihen, comme la Colombière et l’île Agot, ils souquèrent fermement malgré si mauvais temps et accostèrent en temps utile, histoire de rentrer chez eux se débarbouiller, passer des habits de fête secs, se raser la couenne et la fraîchir d’eau de senteur.

Le prône de monsieur le Recteur s’était étrangement éloigné du thème de la Nativité pour traiter, en s’y attardant longuement, de l’essentiel devoir chrétien de charité, choix probablement soufflé par ce qu’il avait entendu, l’après-midi même au confessional.
Après messe, un petit nombre de paroissiens se retrouvèrent au café de la vieille Félie, ainsi que quelques « prussiens » de Lancieux13 où l’office de Noël n’était célébré que le lendemain, cette année-là. Félie n’entendant pas fermer tard une veille de Noël, se limitait à servir bolées de cidre, guignolets, alcools anisés et, pour réchauffer les carcasses transies-trempées de ses pratiques, des tassées bouillantes d’eau de vie de cidre – beaucoup – coupée d’eau – très peu – ce qu’on appelle le « rince-goret de Grippi », qui est le diable : mais cela, on ne l’a jamais dit à monsieur le Recteur qui, asteure, était sans doute attablé au souper de quelque pieuse ouaille, la serviette bien encornée dans le rabat de son col romain.

Cric-crac ! Marche aujourd’hui, marche demain, à force de marcher on fait beaucoup de chemin !

Grande-Roche

Félie, comme les conjurés, jetait d’impatients coups d’œil vers la place, mais inutiles tant il y faisait noir, car en ce temps-là, une unique lumière n’éclairait qu’un petit bout de la Grande Rue, face à la poissonnerie de Mireille. Mais enfin parut Jaguel, rougeaud, soufflant comme vachette mettant bas, les braies maculées de vase, la lévite à tordre, la coiffe de travers et traînant, plutôt qu’il ne portait, deux larges pochées de gros chanvre mal érussé.

« D’où t’en viens-tu comme ça, crotté comme un cochon malade, et parmi la compagnie ! Et une veille de Noël en plus !

– Me voilà tout juste rentré de lever mes casiers, par ce temps à ne pas mettre un castin jaune dehors, que j’ai bien risqué défalâsser du Chevet, et vous devinerez jamais ce qu’en est sorti ! »

L’assemblée s’entremira, notamment qui n’étaient pas dans le secret, préchant que « le Jaguel, maudit affronteur, annonçait toujours des prises miraculeuses dont personne ne vit jamais une seule ».

« Voire ! Là, je vous ai tout apporté. Tiens Félie, écarte-nous un tablon que j’y verse ma pêche, que vous en avez jamais entendu causer d’une pareille ! »

La Félie débarrassa une table comme demandé, en grommelant « qu’est-ce qu’il va nous sortir, ce bignet morveux ? Des peaubleus ? Une roussette de dix mètres ? Un congre à carreaux rouges et verts ? Ou une patelle en or massif ? ».

Jaguel la toisa comme s’il avait reçu injure, sa ronde figure arbora un masque contristé, peiné qu’on ne lui fit pas confiance alors que c’était pourtant son ordinaire. Sûr de son effet, il mit une lenteur exaspérante à dénouer l’une après l’autre ses deux pochées, avant de les vider sur la table.

Du premier sac tombèrent…trois bécasses, tout empoissées d’eau de mer.

Et du second une dizaine de rougets-grondins.

Le public resta sans voix ; on eût dit que la foudre était tombée dans la salle. Les comploteurs se gardaient bien de toute manifestation, quand les autres restaient pétrifiés, se grattant la nuque sous la gapette.

La première réaction vint d’un marin qui se trouvait là, suggérant à la Félie de faire tourner de nouvelles tassées de rince-gorets point trop mouillés, rapport qu’il y avait lieu à réfléchir !

Cric-crac ! Marche avec !

L’un des organisateurs du coup tordu déclara qu’il ne voyait pas bien le prodige de trouver des « bécasses de mer » dans des casiers, de l’air d’avoir grande habitude de ce genre de découverte. On le regarda de travers, comme un parisien venu aux bains hors saison. Puis, chacun tenta une impossible explication.

« Les dix grondins, c’est ceux-là les bécasses de mer : on les appelle comme ça parce que, comme les bécasses, on ne les vide pas avant de les cuire.

– Vouais ! Mais personne n’a jamais vu de grondin de roche au casier en Saint-Jacut ; alors, d’où qu’ils viennent ?

– M’est avis que le Jaguel renonce à ses fables et menteries pour nous faire des blagues idiotes ; c’est peut-être même un progrès ?

– Pas possible : d’où qu’il aurait trouvé trois bécasses, lui qui n’a jamais fait que les manquer ? »

Une dame catéchiste, venue tirer son mari par la manche jusqu’à leur domicile, observa qu’on serait bien mécréant du diable à ne pas reconnaître que des miracles surviennent naturellement à Noël et Pâques. Mais sans grand succès, alors elle poussa son homme hors du lieu de perdition.

Un autre, dont les vieilles croyances celtiques continuaient de meubler sa superstition, pensa affirmer qu’il n’y avait pas d’autre explication qu’un prodige de Margot la fée qui réside dans la houle du Châtelet comme chacun sait, ou une farce des poulpiquens de l’allée couverte de Créhen.

Mal à l’aise, Jaguel jura ses grands dieux ne s’être livré à aucun stratagème et qu’il ignorait si ces bécasses et rougets venaient d’un miracle, ou d’une farce surnaturelle, ou de tout autre chose, mais cette belle déclaration n’entama pas les soupçons de la compagnie.

Le chef des plaisantins, s’approchant des oiseaux, fit remarquer un petit morceau de fort papier d’emballage sortant de l’une des bécasses. Il y était écrit, au crayon de plomb, sans doute pour résister à l’eau de mer : « Inutile de saler avant cuisson, la mer s’en est chargée ».

Si les auteurs de la plaisanterie ne laissaient rien paraître, l’assemblée de bistrot, rejetant les hypothèses de sorcellerie, inclinaient à reconnaître là une farce d’un jaguen à deux pattes. L’examen des grondins n’apportait rien, mais l’un des poissons était vidé et contenait un autre morceau de papier de la même écriture crayonnée, où l’on lisait : « Pour la première et dernière fois, ces casiers ne sont pas resté vides ». Le sens de cette lapidaire information parut très clair à tout le monde : les fameux récits de pêche et de chasse de Jaguel n’étaient que fables et menteries, mais qui en avait jamais douté ?

Les joues rubicondes par honte vergognée ou les « grippis », ou les deux ensemble, l’intéressé tendit les billets à monsieur l’instituteur, depuis longtemps retraité mais resté secrétaire de mairie, en sorte qu’il connaissait parfaitement l’écriture de ses anciens élèves, présentement administrés. Chaussant son lorgnon d’ancienne mode, il rendit son avis : « Cette écriture-là n’est pas de chez nous ; s’il y a mauvais plaisant, il est venu d’ailleurs ». Je crois qu’il avait bien reconnu la patte d’un ancien élève mais préféra n’en rien dire, pour la paix publique, sachant que dans la presqu’île on s’échauffe vite sous le chapeau.

Cric-crac ! A force de marcher, on fait beaucoup de chemin !

Cette dernière sentence manifestait que le contou avait achevé son histoire et qu’il espérait une ultime bolée, avant qu’on lui débarre la porte, vers l’en dehors.

De son bancel, le vieux demanda si ce Jaguel n’était pas un serrurier-maréchal d’autrefois, à Saint-Gallery ?

« Non-pas. Mais je n’ai jamais su d’où il était avant de retraiter en Saint-Jacut. Jagut était son nom nommé, et Jaguel sa signorie14, c’est tout ce que les anciens m’en ont dit. »

Son peuchet enfin vide à la main, la maîtresse s’inquiéta de savoir ce qu’était devenu le glorieux bonhomme ?

« Oh ! C’est si loin dans le temps que je ne sais trop. Les vieux disaient qu’il continuait de chasser un peu et de mouiller ses casiers, toujours auprès des Ebihens ou à la Grande Roche. Mais depuis ce fameux Noël, il n’agonflait plus de vanteries. S’il prenait un congre ou un homard, il disait un congre ou un homard. S’il tuait une bécasse, ce qui n’était guère souvent parce qu’il était tout de même bien borgneux de l’épaule, il ne parlait que d’une bécasse. Alors, il finit par trouver sa place à Saint-Jacut, sans moquerie, parce qu’après tout, n’était point une mauvaise bourrique, toujours prêt à tirer de peine un voisin en dommage. Pour le reste, je ne sais pas quand il est mort, ni comment, tant il y a long temps. »

Et le disou reprend son bissac, s’enchappe la coiffée, s’enfonce dans la nuit mouillée et ses bourrasques.

Ils sont comme cela les contous, on ne sait pas vraiment d’où ils viennent, on ignore où ils vont et, s’ils n’ont pas demandé une paillée où passer la nuit à l’étable ou dans le cellier, c’est qu’ils reposeront dans quelque gîte inconnu, cette nuitée, la musette pour seul oreiller.

Didier de la Marnierre


  1. Lessives de nuit.
  2. Enlèvements de fibres (chanvre érussé).
  3. Cuissons de pommes dans du cidre.
  4. Récits à faire peur.
  5. Marchands de pillots (chiffons).
  6. Escabeau.
  7. Miche de pain.
  8. Petits enfants.
  9. Copeaux de bois.
  10. Toits.
  11. Berger, pâtre.
  12. Bigorneaux, petits crabes, poulpes, seiches.
  13. Depuis les prisonniers allemands de 14/18 mis à travailler à Lancieux, ses habitants sont surnommés « prussiens ».
  14. Surnom, sobriquet.

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