Un vigneron Guillebon en Chine !

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Nous reprenons ici l’article de la journaliste Céline Hoyeau, paru dans La Croix du 26 juin 2017.


Épris d’absolu et de grands espaces, Alexis de Guillebon s’est installé sur les contreforts himalayens pour produire un vin hérité des missions françaises et promouvoir le développement des minorités du Yunnan.

Alexis de Guillebon s’est associé avec Lihua
pour relancer une production viticole avec les vignes plantées par les prêtres des Missions étrangères de Paris au XIXe siècle.

Producteur de vin en Chine

L’intensité de son regard est-elle due à la quête d’absolu qui l’anime, ou à la douce ébriété que provoque rapidement le puissant millésime du Xiaoling dégusté ce soir-là ? Un peu des deux, sans doute. La production de ce vin des contreforts himalayens est en quelque sorte le fil rouge qui relie mystérieusement Alexis de Guillebon, 37 ans, aux missionnaires français partis évangéliser le Tibet, au XIXe siècle.

Car ce cabernet, vendangé par les catholiques tibétains des villages riverains de la Salouen, dans le Yunnan (sud-ouest de la Chine), est issu des pieds de vigne plantés voici plus d’un siècle par les prêtres des Missions étrangères de Paris (MEP) pour leur vin de messe, et laissés en friche, après les persécutions de 1905, jusqu’à la fin des années 1990. Avec l’association « Les sentiers du ciel » qu’il a cofondée en 2013, Alexis de Guillebon a repris le travail à la racine, surgeon inattendu de cette aventure missionnaire.

« Avec le départ des derniers missionnaires en 1952, et la destruction de toutes les églises, sauf une, à Cizhong où j’habite, ces villages sont restés sans prêtre pendant près de soixante ans. Une chape de plomb est tombée sur ces vallées, jusqu’à leur redécouverte, à la fin des années 1990. Cette surprise incroyable de retrouver au bout du monde des frères de foi a présidé à mon implantation chez les Tibétains catholiques », raconte Alexis de Guillebon, d’abord timide puis très vite intarissable. « Notre projet est d’aider au développement des minorités himalayennes de Chine, en pleine mondialisation, en favorisant une économie qui mette en valeur leurs terres et leur culture locale », poursuit-il avec passion.

 

« Un apprentissage de l’invisible »

Comment ce jeune homme d’une famille versaillaise catholique, dont le style recherché évoque les voyageurs orientalistes, s’est-il retrouvé à cultiver la vigne avec des villageois chinois ? La quête spirituelle précoce d’Alexis de Guillebon, qui n’est pas sans lien avec la mort tragique de son père, marin à Toulon, dans un accident de moto, lorsqu’il avait 5 ans, ne s’est jamais dissociée d’un désir de lointains et d’aventures. « Notre mère nous a appris à vivre la présence de notre père au-delà de la chair, raconte le cadet de quatre. Elle nous a transmis d’une manière admirable un apprentissage de l’invisible, l’attente de ce face-à-face. »

Adolescent, Alexis de Guillebon rêve de mer et de grand large. À 18 ans, il part en Angleterre étudier l’architecture navale et la météorologie. De retour en France, aux Arts et métiers puis en philo, l’étudiant à la Sorbonne organise ses années universitaires autour de marches au long cours, l’été. Compostelle et Fatima à pied depuis Paris, le désert de l’Adrar, en Mauritanie, dans les pas d’Ernest Psichari(1), l’Éthiopie sur les traces de Rimbaud, puis un nouveau périple en Galilée, au Sinaï, en Jordanie… Alexis lit, rêve, vit de peu. Ce seront ses « années de formation spirituelle », dit-il. En 2008, le « voyage pour le voyage » le lasse. Alors qu’il s’apprête à se poser à Paris, Yves Meaudre, qui dirige alors l’ONG Enfants du Mékong, lui propose une mission : la Chine. « Je l’ai entendu résonner en moi comme un appel, comme la vocation d’Abraham : “Quitte ton pays et va vers la terre que je te montrerai”. Dans l’avion, j’ai eu la certitude que je tenais là le voyage sans retour que j’avais cherché au cours de mes voyages précédents », se souvient-il.

« Une sainte horreur du prosélytisme »

Pendant deux ans, le jeune « volontaire bambou », qui « baragouine le chinois », œuvre à la scolarisation des minorités du Yunnan. Puis tâtonne pour trouver sa place dans les vallées pauvres de la Salouen et du Mékong : importateur de thé, guide des caravanes Liotard montées avec son ami Constantin de Slizewicz dont le livre a mis en lumière ces « peuples oubliés »(2), producteur de fromage de yak… L’enracinement qui lui manquait, l’aventurier pèlerin le trouve finalement dans les vignes, dont le gouvernement local a encouragé le développement il y a une vingtaine d’années. Il s’associe notamment avec Li Hua, une jeune catholique chinoise née à Cizhong, cheville ouvrière du projet et relais avec les communautés tibétaines.

Toujours en lien avec les MEP, se voit-il comme un héritier des missionnaires ? « J’ai une sainte horreur du prosélytisme, se défend-il. Je suis toujours parti avec l’objectif de me transformer moi-même. Pas de changer les autres. C’est d’ailleurs la grande leçon des missionnaires au Tibet. Partis la fleur au fusil porter la croix du Christ sur le Toit du monde, les voici pliés par la réalité qu’ils rencontrent. Purifiés de tout ce qui est trop humain, trop orgueilleux dans leur désir. »

 (1) Quarante jours au désert. Carnet de route d’un pauvre pèlerin du sable et des étoiles, Alexis de Guillebon, Éd. Saint-Lubin, 125 p., 20 €.
 (2) Les Peuples oubliés du Tibet, Constantin de Slizewicz, Éd. Perrin, 310 p., 21 €.

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